Les mois passent, les mots déferlent. Des fois je n'y crois plus. Souvent j'y ai trop cru. Trop cru à des 'je t'aime', trop cru au bonheur. Les années ont passé, et si j'ai compris la précaution avec laquelle il faut user des mots, ces mots que j'aime tant, j'apprends encore à les manipuler. Que faut-il dire ? Quand faut-il se taire ? Quels sont les mots qui subsistent dans le silence ? Quels mots vivront encore après ma mort ? Quels mots mourront avant que l'on arrive à vivre ?
Du bon usage du verbe Aimer
"Je t'ai aimé plus que tout au monde." écrivais-je à Alex il y a peu. Pour cette fois-ci, je ne me suis pas trompée, je ne crois pas : c'est cela même. t'ai aimé, c'est une action finie, qui a eu lieu avec une force incroyable, et qui a su trouvé sa place dans un passé intense. A l'époque jamais je ne lui ai dit que je l'aimais, pas de "Je t'aime", dieu non, d'ailleurs j'ai eu bien fait : je ne l'aimais pas. Je ne l'aimais pas et pourtant je l'ai aimé plus que tout. C'est comme ça : à l'époque, mes sentiments n'avaient rien d'amoureux, désormais, mes sentiments passés sont intenses comme ils le furent, osent se tremper dans un vocabulaire amoureux, mais ne le sont toujours pas, ne l'auront jamais été. On disait "je t'aime bien"; rajouter bien seulement pour se distinguer : l'intensité et l'extrême de nos sentiments rendaient les mots manquants. Des mots pas encore nés, pas encore créés, ou peut-être même totalement inexistants, pour décrire ce qui nous faisait vivre et mourir à chaque seconde.
Bien sûr il y a les silences qui en disent long, mais ce n'est pas encore le sujet. Pas encore Aimer. Des regards, par contre, oui, de longs regards profonds comme le vide, qui ont su traduire mieux que tout mot 'Je t'aime', et bien mieux que ça.
Car l'expression est bien compliquée à manipuler. D'abord on se retient, ensuite on hésite, ensuite on se lance, quand tout le monde s'y attends : Je t'aime. C'est intense une fois, deux fois, trois fois si l'on arrive à en conserver la saveur rare et surprenante. Et puis après, ça passe à ce terrible statut : consolateur. Tu vas mal, mon amour ? Je t'aime. Nous nous disputons ? Tu pleures ? J'ai peur de te perdre ? Je t'aime. Comme c'est facile ! Comme cela semble mesquin, petit, presque lâche ! On tente presque en vain de les retenir, de les conserver, et puis on les dissimule dans des expressions toutes faites : Ah je t'aime quand tu fais ça ! et c'est déjà trop tard, le goût est parti. On n'est déjà plus dans l'attente, dans la douce chaleur au creux du ventre, dans la joie des nuages, ça nous arrache un sourire mais plus de réaction effervescente. Que faire alors ? On tente un nouveau vocabulaire : Je suis amoureuse de toi. Tout en sachant que l'effet n'est garanti qu'une fois ou deux. On va jusqu'à demander : "Tu m'aimes ?" et l'autre de répondre oui, bien sûr mon amour.
Pourtant je crois que dans ce capharnaüm de mots en trop, on a un certain mérite : on découvre petit à petit les mots qui insinuent. On dit Mon amour et il inclue : Je t'aime. Toutes mes félicitations.
Autre méthode : la garniture. On rajoute, devant, à côté, derrière, des nuances : à la folie, plus que tout, très fort, vraiment. Ça a aussi sa valeur, tant que cela reste unique. Unique et honnête. Lucie un jour m'écrivit je t'aime /sincèrement . Ce petit mot en plus venait clairement dire : "Tu vois, ce n'est plus un je t'aime comme on en sort dix par jour à nos amis, c'est un je t'aime bien plus amoureux de toi que personne ne le fut avant." Et la question subsiste encore, un an et demi plus tard : erreur, vérité ou tromperie ? Quoiqu'il en soit, j'en ai haïe pour longtemps les je t'aime de notre nouvelle génération adolescente pendant un long moment. Désormais j'ai compris qu'ils viennent parer cette horreur d'expression; je t'adore, qui est à vomir, cela va sans dire.
Il n'en reste pas moins qu'à mon sens, Je t'aime est à utiliser avec des pincettes. Et qu'il semble parfois faux : commencer une déclaration profondément dirigée vers autrui en commençant par "je"; c'est sûrement une des plus belle bêtises de la langue française, que la langue anglaise ne répare pas. (Un autre combat à éclaircir est Tu me manques, I miss you qui, s'ils se complètent, restent insuffisants à leur lourde signification.)
Fin du cours de métalinguistique revue et corrigée. Gloire à ceux qui l'ont lue.